Quatre héros, une espionne, un cardinal
Les personnages des Trois Mousquetaires (1844) sont si célèbres qu'on croit les connaître sans avoir ouvert le roman — et c'est dommage : Dumas les a faits plus complexes que toutes leurs adaptations. Voici la distribution complète, héros, femmes et ennemis ; l'intrigue est racontée dans notre résumé complet.
D'Artagnan : l'audace en marche
Gascon de dix-huit ans monté à Paris avec trois écus, une vieille épée et un cheval jaune, d'Artagnan n'est pas mousquetaire au début du roman — il passe tout le livre à le devenir. Son capital : une audace sans limite et une intelligence rapide, qui font de lui le stratège du quatuor. C'est lui qui devine, décide, fonce — vers Londres pour les ferrets, dans le lit de Milady par imprudence, chez Richelieu pour la scène finale. Dumas l'a construit d'après un mousquetaire réel, Charles de Batz de Castelmore, mais le caractère est une invention : le jeune homme pauvre et doué qui conquiert Paris, modèle de tous les ambitieux sympathiques du roman français — le cousin d'épée de Rastignac.
Athos : le seigneur brisé
Le plus noble des trois — et le plus sombre. Athos boit pour oublier, parle peu, méprise l'argent et les femmes avec une élégance de grand seigneur en exil. Son secret, lâché un soir d'ivresse comme l'histoire « d'un ami » : il est le comte de La Fère, il a épousé par amour une jeune fille angélique — et l'a pendue de ses mains le jour où il a découvert sur son épaule la fleur de lys des criminelles. Cette femme, c'est Milady, et elle est vivante. Athos est le centre moral du roman : c'est lui qui comprend Milady, lui qui mène son jugement nocturne, lui qui porte la culpabilité de l'avoir « créée ». Père spirituel de d'Artagnan, il est ce que le jeune homme pourrait devenir si la vie le frappait trop fort.
Porthos et Aramis : la force et le secret
Porthos est le géant du groupe : vaniteux, dépensier, bruyant, toujours en quête d'un baudrier doré ou d'une procureuse à héritage — et d'une loyauté sans faille dès qu'on se bat. Dumas en fait le comique du quatuor sans jamais le rabaisser : sa force est réelle, son cœur aussi. Aramis est son contraire exact : fin, discret, toujours entre deux confessions et deux billets parfumés, mousquetaire « en attendant » la soutane — dont on découvre au fil du roman qu'il correspond avec des duchesses mêlées à la politique d'Espagne. Sa devise implicite : ne jamais dire tout ce qu'on sait. Le quatuor fonctionne parce que les quatre tempéraments se complètent — l'audace, la sagesse, la force, la ruse : à eux quatre, ils font un héros complet.
Milady de Winter : la plus grande méchante du siècle
Belle, cultivée, polyglotte, comédienne de génie : Milady ne se bat qu'avec son intelligence — et manque de battre les quatre héros réunis. Espionne de Richelieu, elle a survécu à sa pendaison, s'est refaite deux fois une vie et une fortune, et poursuit d'Artagnan d'une haine méthodique depuis qu'il a percé son secret. Son chef-d'œuvre occupe les derniers chapitres : prisonnière en Angleterre sous la garde d'un puritain incorruptible, elle le retourne en cinq jours par un pur roman de piété inventé — et Felton va tuer Buckingham. Le procès nocturne qui la condamne, mené par ses victimes devenues juges, laisse au lecteur moderne un malaise que Dumas n'a pas cherché à effacer : marquée à seize ans, vendue, pendue, Milady a d'abord été fabriquée par les hommes qui la jugent. C'est ce fond trouble qui la hisse au-dessus de tous les méchants d'aventure.
Constance Bonacieux et les femmes du roman
Constance, lingère de la reine et femme du logeur de d'Artagnan, est l'amour sincère du héros — courageuse, dévouée à sa reine, et sacrifiée : Milady l'empoisonne au couvent de Béthune, à l'heure exacte du sauvetage. Sa mort fait basculer le roman de la comédie d'aventures à la tragédie. Autour d'elle gravitent Anne d'Autriche, reine imprudente dont les ferrets offerts à Buckingham — premier ministre d'Angleterre et amoureux fou — déclenchent toute l'intrigue, et la silencieuse armée des servantes et des logeuses que Dumas croque en passant avec sa bonne humeur habituelle.
Richelieu et Rochefort : l'ennemi qui estime
Le cardinal de Richelieu est le grand adversaire — mais Dumas, trop intelligent pour le caricaturer, en fait un homme d'État véritable : ses complots contre la reine sont aussi de la politique, et il sait reconnaître la valeur chez l'ennemi. La scène finale est son chef-d'œuvre : à d'Artagnan qui lui tend, pour toute défense, le blanc-seing signé de sa main (« C'est par mon ordre et pour le bien de l'État que le porteur du présent a fait ce qu'il a fait »), il répond… par un brevet de lieutenant. Le méchant promeut le héros : peu de romans ont osé cela. Rochefort, son homme de main balafré — « l'homme de Meung » qui vole la lettre du père dès le premier chapitre —, poursuit d'Artagnan tout le roman avant de devenir, dans les dernières lignes, son ami : chez Dumas, l'estime finit toujours par l'emporter sur les camps.
Lire, écouter, continuer
Le roman se lit gratuitement sur Lectrya et s'écoute en livre audio (19 h 06) — puis la bande reprend du service, vieillie de vingt ans, dans Vingt ans après (23 h 56, le record du catalogue). Voir aussi notre article sur le roman, la biographie de Dumas et les autres galeries de personnages : Monte-Cristo, Les Misérables.
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